Mon cher voisin

           

voisins

 

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Ce soir, elle déprime. Elle est seule. Elle a vu encore ces publicités sur les enfants. Ne pas y penser. Ne pas faire un blocage. Ne pas ci, ne pas ça. Mais qu'on lui foute la paix ! Est-ce qu'ils savent ce que c'est de passer par ça ? Attendre autant d'années avant de tomber enceinte pour un échec. Puis plus rien. À part des cicatrices. Et la douleur, le vide, les espoirs anéantis. Il n'est pas là. Il n'est jamais là. Ça va passer, a-t-il dit. La gynéco a dit de penser à autre chose. Seul le sport peut la soulager et encore. Elle évite le mercredi matin pour ne pas voir les bébés nageurs, le jeudi soir pour les cours pour enfants. La dernière fois, elle a déchiré un faire-part de naissance de colère. Une autre qui était fière d'annoncer qu'elle avait un enfant. Elle, elle n'a rien. Que du vide et de l'espoir. Enfin s'il est encore permis. Il faut attendre. Attendre quoi ? Pour quoi ? Son mari ne veut pas adopter. Elle se sent seule. Elle n'a personne avec qui partager. Elle en a assez de ces théories qu’on lui assène, t’y penses trop. Je connais quelqu’un qui… Ça va venir tout seul, faut pas y penser. De ces gens bien-pensants qui donnent des leçons mais qui n'y connaissent rien. Que celui qui n'a jamais eu mal lui jette la première pierre. Que celle qui compte les jours dans le calendrier lui fasse un câlin. En signe de soutien. Elle regarde  la fenêtre. Le rideau est levé. Il est seul. Elle sait qu'elle peut l'appeler si elle le veut. C'est devenu leur code. Elle est jalouse, l'autre. Enfin de quoi peut-elle se méfier ? Ils sont juste amis. Elle est mariée, elle n'a pas envie de se mettre d'autres ennuis sur le dos. Elle en a déjà assez comme ça. Mais... parler avec lui la soulage. Il la comprend. Elle décroche le téléphone et l'appelle. Juste cinq minutes. Ce sera toujours ça. Après, elle verra. Elle trouvera bien un film à regarder ou des sites à consulter sur le Net.
— Allo, che m'appelle Marie-Chantal et che vends des plumoches.
Georges rit.
— Merci Marie-Chantal, mais je suis déjà équipé en plumeaux. Ma voisine m'en a prêté un la semaine dernière.
— Che le momenche de lui en rachetteche.
— Che vais y réfléchir. Comment vas-tu ma belle ?
— À vrai dire, je m'ennuie...
— Tu n'as rien de prévu ce soir ?
— Non, malheureusement.
— T'es malade ?
Johanne rit.
— Non, je crois que j'avais prévu de travailler sur mon article mais l'inspiration ne vient pas.
— C'est qu'il faut te changer les idées alors. Tu veux des idées de film ?
— Sais pas. Qu'est-ce que tu as vu dernièrement ?
— Eh bien j'ai téléchargé un super thriller à te faire froid dans le dos.
— Tu me proposes ça alors que je dois rester seule ?
— Mais tu as un super voisin qui te défendra, ironise-t-il.
— Me voilà rassurée, en effet !
— Il fait d'excellents cafés, ce voisin.
— Il est disponible ce soir ?
— S'il peut passer par la porte arrière, ce devrait être possible.
— Je prépare les tasses ! S’exclame-t-elle.

Il arrive gaiement en chantonnant :
— Grand-Père sait faire un bon café, grand-père... Mais qu'est-ce que...
Il la regarde, interloqué. Elle se regarde, surprise. Elle porte une jupe courte à motifs, un chemisier blanc, rien de plus classique. Ses chaussons en lapin, il les a déjà vus, même sur la terrasse alors qu'il était venu prendre l'apéritif avec sa femme.
— Qu'est-ce qu'il y a ? S’effraie-t-elle.
— Euh rien... Tu as l'air... fatiguée, dit-il d’un air évasif.
— Je le suis en effet, soupire-t-elle.
— Tu dors bien en ce moment ?
— Pas vraiment, non, répond-elle, en regardant ailleurs.
— Tu veux en parler ?
— Tu sais... Je vais te raconter et pleurer et je ne vois pas ce que ça va arranger.
— Que tu as une épaule pour pleurer et que je te consolerais avec un bon café, lui répond-il d'un air enjoué.
— S'il te plaît, j'ai juste besoin de me changer les idées. Je voudrais ne pas y penser. Juste une soirée.
— Ça doit être dans mes cordes.
Elle lui sourit et lui fait une bise sur la joue. A-t-il rougi ? Elle ne saurait le dire. Mais il se précipite dans la cuisine pour faire le café. Il fait même tomber une tasse. Il revient penaud, chercher la balayette. Elle éclate de rire et va l’aider à ramasser les débris.
— Je crois que Marie-Chantal pourra me vendre aussi des tasses.
— Vous serez puni, m'sieu voisin ! s’amuse-t-elle.
— Je t'offrirais un service pour ton anniversaire.
— Bah, t'inquiètes, ce sont des vieilles.
— Quoi ? Des vieilles tasses pour ce fabuleux café ? rétorque-t-il avec un air faussement outré.
Elle éclate de rire et le regarde avec des yeux qui pétillent. Il rougit et la regarde avec un air indescriptible. Il termine la préparation du café pendant qu'elle va chercher des gâteaux secs.
Ils sont devant la télévision. Une clé USB est branchée sur le lecteur mais aucun des deux ne suit réellement le film. Ils discutent. Le café a laissé place à l'absinthe.
— Je suis pompette, ça fait longtemps que ça m'était pas arrivé, s'exclame-t-elle en riant toute seule.
— T'inquiète, je suis pas mieux. C'est costaud ton machin.
— C'est mon mari qui en a ramené, mais il n'en boit jamais.
— La petite sœur ?
— Allez ! On n'a pas loin à aller, après tout !
Il lui ressert un verre et boit une gorgée du sien. Il la regarde en se rapprochant. Elle ne réalise pas vraiment sur le coup, toujours dans l'allégresse de l'alcool.
— J’aurais peut-être le courage de t’avouer quelque chose.
— Ah oui, quoi ? Que tu deales de la drogue ? J’ai vu ces gens qui viennent chez toi le soir !  lui dit-elle avec un doigt menaçant.
Il rit et la regarde. Il attrape son doigt pour la taquiner.
— Non mais tu sais que j’attendais ton appel ce soir.
— J’te manque tant que ça ?
Il ne rit plus et garde son doigt dans les siens. Il lui sourit et se rapproche.
— J’espérais que tu n’aurais rien à faire ce soir puisque j’étais seul moi aussi. 
Elle le regarde, surprise, le verre toujours en l’air.
— C’est une blague, hein ?
— Non, pas vraiment. Enfin pas du tout, même. 
Elle déglutit alors qu’il la regarde intensément.
— Allez, on a bu. Demain, on se rappellera de rien ou on n’en parlera plus pis c’est tout.
— J’ai déjà des aventures tu sais. Pas tout le temps, mais quand je ne tiens plus, je vais sur un site et je rencontre une femme pour un soir, continue-t-il.
Elle finit son verre d’un coup, estomaquée.
— Pardon ?
— Je n’ai plus fait l’amour avec ma femme depuis dix-huit mois. Ça fait pile dix-huit mois aujourd’hui.
— Je… Je ne savais pas. Vous avez l’air d’un couple heureux, balbutie-t-elle, gênée.
— En façade oui, pour les enfants.
— Mais en plus, elle est jalouse comme un pou !
— Je sais, répond-il d’un air triste.
— Alors comment tu fais ?
— Je ruse. Parfois, j’ai une réunion tard au boulot. Tu te rappelles le séminaire de trois jours en baie de somme ?
— Ben oui, tu nous as envoyé une carte.
— J’y étais avec une collègue. Mais c’était un séminaire en duo. 
 Elle manque de s’étouffer en entendant la confession.
— Une collègue ? T’es con ou quoi ?
— Ne t’inquiète pas, elle est discrète. Elle aussi est mariée et ne veut rien de plus.
— Mais pourquoi tu me racontes ça ?
— Parce que je suis beurré… Et que j’aurais pas eu le courage de te dire comme tu me plais sinon. 

Elle se raidit mais elle reste près de lui. Il a passé son bras autour de ses épaules. Ils sont de plus en plus proches physiquement. Elle ne sait que faire, partagée entre l’envie de voir où ça pourrait aller et celle de tout arrêter parce que ça ne se fait pas… De coucher avec son voisin juste pour voir. Elle reste contre lui, le laissant lui caresser le bras sans rien dire. Il continue.
 — Tu me plais depuis le premier jour quand j’ai vu ton tissu s’ouvrir sur ton corps. T’es tellement jolie… 
Il se penche pour l’embrasser dans le cou. Elle frémit à cette intimité, serrant son verre. Il semble toujours s’intéresser au film mais il regarde son profil dans le noir. Elle est troublée. Absinthe ou ses regards et ses mains qui errent sur son corps ? Elle ne sait mais elle ne l’arrête pas. Elle est de plus en plus attirée vers lui et tourne son visage vers le sien. Il a une hésitation et semble lui demander  
‒ T’es sûre ?

Sur l’instant, elle s’en moque. Elle s’approche pour recevoir son baiser. Il s’approche pour toucher ses lèvres. Il les dépose doucement sur les siennes, passant sa main dans ses cheveux. Il l’embrasse presque tendrement, avec une délicatesse qu’elle ne lui connaît pas. Sa main explore rapidement son corsage, le soutien-gorge est dégrafé, le corsage relevé. Il descend vers sa poitrine pour la dévorer avec avidité. Il l’aide à le retirer et commence à descendre vers sa jupe pour la retirer aussi. Il redresse la tête et lui demande.
— T’as des capotes ? 
Elle éclate de rire, mais d’un rire presque hystérique.
— Ça fait dix ans que j’essaie d’avoir un enfant. Peut-être que toi tu sauras m’en faire un viable que je ne perds pas ou qui reste pas dans une de mes trompes. 
Elle éclate en sanglots. Il se redresse, surpris et la prend dans ses bras. Il a compris. Il la berce doucement dans ses bras, elle ne sait plus s’arrêter comme si elle vidait toute la douleur de ces dix années écoulées.

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