Petite annonce

           

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Le métro s’arrête. Le quai est rempli de monde. Elle est au milieu. De taille moyenne, on la perd au milieu de tous si on regarde la foule. Elle est brune, cheveux mi-longs avec quelques mèches blondes. Elle porte un manteau classique. Signe distinctif, elle a un sac rond comme une boule. De bowling lui disent ses collègues. Il est rouge. Voyant. Mais c’est pour cette raison qu’elle l’a choisi. Il la distingue des autres. Ce matin, elle lit un gratuit. Comme tous les matins. Elle s’amuse à lire les petites annonces, debout dans le métro. L’une d’elle attire son attention. Elle parle d’une jeune brune, jolie, aux apparences gaies malgré la froideur du matin. Elle a son joli sac rouge, rond comme une balle de jeu. Il l’a remarquée depuis un moment avant d’oser lui écrire ce mot quand qu’elle lisait la rubrique. Il lui donne rendez-vous à un café dans le 4è à Paris. Elle se dit avec ironie qu’il a dû émouvoir l’éditorialiste pour avoir eu le droit à un paragraphe aussi grand. Ou alors c’est un ami. Allez, encore une annonce de ce genre et il gagne un an d’abonnement au journal. Elle le replie. Son arrêt est le prochain. Mais la graine est semée. Elle y pense tout au long du trajet. Et au boulot. Elle tente de se plonger dans une tâche que son chef lui a donnée. Un collègue parle d’aller boire un verre ensemble vendredi soir après le boulot. Bing ! Elle repense à son inconnu. Puis elle se raisonne. C’est peut-être un fou. Une blague. Elle arrivera au café, et tous ses collègues hurleront « Surprise ! » comme dans les feuilletons américains. Elle balaie l’idée et ouvre sa boîte mail. Vingt nouveaux mails à lire et à traiter. Voilà de quoi lui remettre les pieds sur terre. La journée passe tranquillement, une journée de plus en moins. Le soir, en rentrant, elle ne peut s’empêcher de regarder partout autour d’elle. Qui est-ce ? La voit-il le matin ? Le soir ? Elle appelle une amie pour lui expliquer l’affaire. Son amie, rationnelle, lui dit qu’elle verra bien. C’est dans un bar, donc, sans risque apparent. Le 4è, c’est un arrondissement d’étudiants. Elle lui conseille d’y aller boire un thé, avec un livre, au cas où. Si elle veut, elle ira avec elle, et l’observera de loin. Ce sera l’occasion pour elles d’aller se faire un dîner. Elle a repéré un petit resto sympa comme tout qu’elle voudrait lui faire découvrir.

Eléanore accepte. Date est retenue pour jeudi. Ainsi, elle ira boire un verre avec ses collègues vendredi. Samedi, ciné. Dimanche, repos bien mérité et ravalement de façade intégral. La semaine passe ainsi. Les journées de travail se suivent et se ressemblent. Elle regarde chaque inconnu qui a un regard soutenu envers elle. Rien, aucune piste. Elle a aussi tenté de savoir du côté de ses collègues si la blague vient d’eux, avec des petites questions innocentes, sur ceux qui lisent le gratuit, les articles qui les intéressent. Elle distille tout doucement les questions, les allusions au cours du repas, mais rien. Elle sait bien qu’ils ne sont pas intéressés par ce genre de lecture mais elle veut bien tout vérifier. Elle barre intellectuellement chaque piste, tel un policier qui mène une enquête. Le mercredi, elle a épuisé ses sources. Elle a tout lissé, a exploré jusqu’aux recoins des psychopathes que n’importe quel journaliste n’oserait montrer à la télé. Elle est presque sûre que son inconnu est authentique. Après analyse détaillée avec la copine, elle se sent prête pour le jeudi.
   Jeudi. Au matin, elle égrène les tenues possibles. Il ne s’agit pas d’un premier rendez-vous, elle ne le connaît pas, mais elle ne veut pas paraître trop ouverte. S’il s’agit d’un monstre de foire, elle doit pouvoir courir à son aise. Elle était si préoccupée par son enquête qu’elle en a oublié d’en parler à sa copine. Que faire ? Elle voudrait l’appeler, mais il est trop tôt. Et puis cela paraîtrait y donner trop d’importance, elle a dit qu’elle y allait juste pour voir. Oui mais... Mais si c’était l’homme de sa vie ? Si elle a un coup de foudre ? La première impression est primordiale. Elle ne voudrait pas non plus qu’il la voie habillée comme une clocharde parce qu’elle est juste venue voir. Elle veut être éblouissante, lui donner envie de la revoir, être présentée à sa mère, porter ses enfants. Elle en est presque à imaginer sa robe de mariée quand elle regarde l’heure. Le temps a décidé pour elle. Une douche rapide, elle enfile un tailleur classique mais élégant avec un chemisier coloré. Des boucles d’oreille pour embellir le haut, un coup de maquillage rapide, elle déjeunera au bureau. Plus le temps. Dans le métro, elle prend des poses, se donne des airs affairés, très occupée par la lecture d’une recette à la rose. On ne sait jamais... Le soir, elle arrive à 18h10 pour se faire désirer. Normal. Sa copine arrive vers 18h20.

Un bref regard sur les présents. Tout le monde la scrute, dont un vieil homme plongé dans son journal. Pitié ! Pas le vieux en mal de compagnie ! Elle est trop jeune pour ça ! Elle est accueillie par un grand sourire du serveur derrière le comptoir, qui prend sa commande. Elle tient un bouquin en main. Elle trouve une table bien en évidence dans le café, au milieu, dépose son sac sur la table, et ouvre son livre.
« — Je vous dérange ? »
Elle lève le nez, dubitative, regardons d’abord la marchandise avant de répondre. Elle pense, tourne-toi, montre-moi ton derrière et je te dirai si tu peux t’asseoir. Le temps qu’elle réponde, il est assis et a commandé une bière. 20 mauvais points ; moins 10 pour la bière, moins 10 pour le manque d’éducation. Il s’excuse, il boit une bière parce qu’il a passé l’après-midi à parler, seule une bière désaltère. Il sait aligner trois mots correctement. Plus 5 points. Il parle beaucoup, de tout et de rien. La discrétion incarnée. Il évite scrupuleusement le traditionnel ASV ; âge, statut, vie professionnelle. Tout en discutant, il a quand même réussi à connaître son prénom, se faire une idée approximative de son âge et savoir ce qu’elle fait. Malin le gars. Et ingénieux, plus 10... Mignon en plus, hummm, plus 15. Il se lève pour une petite pause, la bière ayant fait son double effet, elle ne manque pas de vérifier si l’arrière est aussi mignon. Prometteur ! Elle en a oublié sa copine qui lui fait des gestes désespérés pour savoir si elle doit rester. Elle lui fait un clin d’œil pour lui dire que non. Son amie part en lui disant en passant : « Fonce ma fille ! »
Elle est aux anges. Une petite annonce, et elle passe une soirée très sympa. En partant, elle lui glisse un « à demain » avec un clin d’œil. Il prend sa carte comportant son numéro de téléphone portable sans avoir l’air de comprendre.

Le lendemain, elle va au travail, ravie, cherchant des yeux son mystérieux admirateur. Elle ne le voit pas. Elle se dit qu’elle est certainement mal réveillée et ne s’en préoccupe plus. Elle lit le journal en se laissant porter par le métro. La journée passe, sans accroc particulier. Puis une autre. Une autre, et une semaine. Personne, ni le matin ni le soir. Pas de nouvelles non plus. Qu’a-t-elle fait ou dit ? Elle se pose mille questions et y trouve des réponses toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Il est scientifique. Il a été envoyé en mission étudier les derniers okapis en Afrique Australe, ou il a perdu son numéro, puisqu’il lui a dit qu’il était un peu tête en l’air. Ou tout simplement, il a acheté une voiture... Il lui a aussi dit qu’il venait souvent dans le café. Elle décide d’y retourner. Pour avoir une explication. Elle pousse la porte du café, hésitante. Elle tient son sac en avant, tel un bouclier. Elle scrute la salle, personne. Elle y restera une heure, a-t-elle décidé. Elle pose son sac comme d’habitude, et commande un thé au serveur qui la complimente sur la couleur de l’accessoire. Elle se plonge dans la lecture de son livre. Advienne que pourra.
Un homme la regarde intensément. Plongée dans sa lecture, elle l’ignore, mais entre deux lignes, un œil remonte et le voit, qui la regarde toujours. Elle remarque qu’il lit un gratuit, tourné bien en évidence dans sa direction. Elle arrive à un moment palpitant, le héros dégaine son arme, et…
« — Puis-je vous offrir un verre ? »
Elle lève le nez, jauge l’individu qui a interrompu son héros, en suspens, l’arme au poing. L’homme dépose son gratuit sur la table, sans lui laisser le temps de répondre. Laissons-lui sa chance, même s’il n’a pas des lectures palpitantes. Elle attend qu’il engage la conversation, lisant les titres du gratuit, qu’elle connaît par cœur, vu qu’elle l’a lu le matin même.
« – je ne pensais pas que vous viendriez, amorce-t-il en souriant
Euh, pouvez répéter l’affirmation ? Elle lui sourit, avec un air de société comme elle sait si bien le faire, même si elle redoute déjà la suite.
 “– Vous n’avez pas l’air de me reconnaître, pourtant, moi, je vous vois tous les jours, je prends la même ligne que vous, le matin, à 7h03.
Ouais, OK, j’ai compris, l’autre, c’était du bluff, elle est tombée dans le piège les deux pieds dedans… Encore un séducteur de bas étage qui a tenté sa chance… On verra ça plus tard, pour l’instant, gérons ce gentil quidam pour qui je m’étais déplacée la première fois et que finalement… Bref…
‘— Je suis confuse, je ne suis pas très physionomiste et en plus, j’ai la fâcheuse manie de prendre un certain temps pour émerger, donc, je finis ma nuit dans le métro, devant un journal.’ Elle lui chuchote d’un air de confidence : ‘je l’utilise pour me cacher’.
Il éclate de rire. La partie est gagnée. Elle s’est fait pardonner sa maladresse, c’est déjà ça. En plus, il a de l’humour, hum, intéressant. Voyons voir la suite. Ils discutent, de tout et de rien, du métro, de la vie parisienne, du théâtre, qu’il aime aussi. Il en fait d’ailleurs, et il l’invite à venir la voir à la prochaine représentation qui a lieu dans quinze jours, enfin si elle n’a rien d’autre de prévu, bien sûr. Elle hésite, semblant réfléchir à l’immensité saharienne de son emploi du temps. A part un rendez-vous avec le héros de sa série préférée, elle n’a rien. Il lui offre un cocktail pour terminer agréablement la soirée. Elle est sous le charme. Il est mignon, gentil, agréable…

Le lendemain, débriefing en règle avec son amie, pour savoir si elle a vu le mufle de la dernière fois. Ben non, mais elle en a rencontré un autre, enfin pas un mufle, mais un autre homme, le vrai qui avait mis l’annonce. Elle lui raconte, riant aux éclats, doit lui raconter une nouvelle fois, parce qu’elle riait si fort que son amie n’avait rien compris. Elle lui détaille la bête, physiquement, intellectuellement, il est charmant et adorable, pourtant elle n’est pas sûre que ça colle, parce qu’elle n’a pas la petite étincelle, mais étant donné qu’elle n’a rien d’autre à se mettre sous la dent actuellement, pourquoi pas, il pourra lui servir pour les prochaines soirées. Au pire, ce sera un ami, au mieux, on verra… Elle ne veut pas tirer de plan sur la comète. C’était juste la première soirée.
    Ce soir, elle va au restaurant avec Jules, son chevalier servant. Elle réfléchit toujours à la discussion qu’elle a eue avec son amie, il est vrai qu’il est gentil et sécurisant. Il a l’air d’avoir de nombreuses qualités qu’elle recherche chez un homme, mais... Est-ce sur cela qu’elle peut fonder une relation ? Elle repense à son dernier coup de cœur qui a été une catastrophe. Elle était follement amoureuse de lui, elle attendait ses appels, elle était toujours disponible pour lui mais lui, il ne l’appelait que peu, uniquement quand il avait besoin d’elle. Et elle, elle accourait sans rien dire. La mascarade avait duré un an. Ses amies la prévenaient, tentaient de lui faire comprendre qu’elle n’était qu’un jouet, mais elle ne voulait pas le reconnaître. Comment avait-elle eu le déclic ? Bêtement, quand elle a vu le comportement d’un ami envers sa compagne. Elle a compris qu’une relation saine se fait sur les deux parties. Elle ne lui a plus donné de nouvelles. Il a tenté de la rappeler à plusieurs reprises sans succès. Jules, il est stable, gentil, elle l’a analysé sur des détails, il semble être un homme sérieux. Tout ce qu’elle recherche. Elle choisit sa tenue et commence à se maquiller pour la soirée. Un bip. Son portable lui indique qu’elle a un texto. Une dernière touche et la voilà prête à partir. Elle prend son portable et lit le texto. Son cœur fait un bond. C’est Arthur, sa première rencontre. Celui qu’elle a cru poète. Celui avec qui tout est parti sur un mensonge. Mensonge ou malentendu ? Après tout, elle n’a rien demandé. Il a une excuse vaseuse de vol de son portable. Il lui propose un rendez-vous le week-end pour se faire pardonner. Elle part retrouver Jules, hésitante, contente d’avoir eu des nouvelles d’Arthur.

La semaine suivante, elle ne sait pas où elle en est. Elle a eu deux rendez-vous avec deux hommes. L’un représente une situation stable, la sécurité, une famille possible. L’autre est plus bohème, plus rêveur, il n’a pas l’air de vouloir s’engager. Elle devra choisir, si elle écoute la voix de la raison, elle choisira le premier. Mais si elle écoute son cœur, elle préfère le deuxième. Plus charmeur, avec lui, il se passe quelque chose, comme s’ils étaient sur la même longueur d’onde. Que faire ? Et si elle aussi, elle mettait une petite annonce dans un gratuit ?

 

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