Amateur éclairé

           

Golf

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Quelle mauvaise foi ! Pourquoi s’est énervé ainsi ? Pourquoi l’avoir abandonné ici ? Il voulait juste lui donner des conseils, Jean-Pierre tenait mal son putter. Il a fait un stage auprès de Sydney Kershaw, il sait tout de même de quoi il parle ! D’accord, Jean-Pierre a une douzaine d’années d’expérience, oui, il a gagné quelques tournois régionaux, mais bon, il garde des défauts, il voulait le corriger. Durant le parcours, il lui avait expliqué son investissement dans le golf, sport beaucoup plus intéressant qu’il ne le pensait au premier abord. Il avait démarré par quelques cours, deux heures par semaine, puis avait fait des stages à Anzin, durant ses vacances. Il avait acheté l’équipement. Il lui avait fait admirer la qualité du travail, les clubs gravés à la main. Il avait montré ses initiales, marquées dans le cuir du caddie. Il avait parlé amicalement, pour lui montrer son investissement, il ne comprenait pas pourquoi Jean-Pierre s’était montré aussi désagréable soudainement.
Il avait tempêté que ce n’était pas un apprenti débutant qui allait lui en remontrer sur un sport qu’il pratiquait alors qu’il avait encore du lait qui lui coulait du nez. Puis il était devenu écarlate, et l’avait sommé de sortir de la voiture. Il avait démarré en trombe, au milieu du parcours. Luc l’avait attendu, pensant qu’il reviendrait, en vain, alors il rentrait en empruntant le chemin pavé. Il marche, ruminant sa colère, plus il y pense, plus il s’énerve, et plus vite il marche. Le caddie roule à grand bruit derrière lui. Il entend les clubs s’entrechoquer, ce qui ajoute à son exaspération. Le ciel se couvre d’un coup. Tout à l’heure, il faisait grand soleil, il n’avait pas écouté la météo, certain du beau temps qu’il voyait dans le ciel. Il est en polo et pantalon léger. Il sent des gouttes fines tomber sur ses bras, puis une grosse pluie. Même sa casquette ne retient rien, l’eau sur son crâne. Il peste, mais continue à marcher, de toute manière, trempé pour trempé… Il entend une voiture arriver à proximité de lui. Jean-Pierre ?
Il tourne la tête, un grand sourire aux lèvres, voit une tête inconnue lui parler. Un mouvement de sourcils, il la connaît cette tête. C’est le champion Australien ! Décidément… Il s’arrête, s’exclame qu’il est un de ses admirateurs, et lui parle de sa technique. Les journalistes l’appellent l’Eagle d’or. Andrew Hudson, jovial, lui propose de faire un petit parcours, pour s’amuser. Un pas trop compliqué, il a sa fierté, même face au champion. Il accepte avec grande joie, et va immédiatement déposer son caddie à l’arrière de la voiture. Il conduit prudemment, il a des petits gestes nerveux, et semble parler tout seul. Luc ne s’occupe pas, et tente de se calmer, et de faire la conversation le temps qu’ils arrivent au début du parcours. Il en a oublié la pluie. Luc laisse Andrew Hudson taper le premier. Il pose son tee avec la plus grande délicatesse.


Luc reste sur le côté pour prendre des notes sur la méthode du champion. Il observe chaque geste religieusement.
«— D’abord, quelques exercices d’assouplissement, fais comme moi. »
Andrew prend une grande inspiration, puis souffle bruyamment en se baissant sur ses pieds. Il recommence plusieurs fois. Luc, surpris, le regarde faire. Sur l’insistance d’Andrew, il reproduit les gestes, en priant secrètement pour que personne ne le voie. En même temps, il s’agit du grand champion Andrew Hudson, ce doit être sa méthode pour faire des coups aussi bons. Quelques minutes durent ainsi, avec des exercices d’assouplissement des membres, des respirations profondes. Luc commence à se demander quand ils vont démarrer. Il se frotte les bras, inquiet. Andrew prend une balle, après lui avoir chuchoté quelques mots doux, l’embrasse avant de la poser sur le tee. Luc le regarde faire en se demandant s’il va devoir baiser chaque balle avant de la taper. Andrew choisit le putter qu’il va utiliser, en lui expliquant à grand renfort de détails, l’utilité de celui-là plutôt qu’un autre, puis commence à faire de grands mouvements avec son putter. La scène dure encore quelques minutes. Luc ne peut s’empêcher de regarder sa montre, voyant le temps passer, mais rien avancer. Même la pluie est partie. Ils ont dix-huit trous à faire, et s’il continue son cirque, ils vont avoir à peine le temps d’en jouer neuf. Il sourit toujours, contrit, pendant que le champion lui explique chaque geste, sa raison, et une anecdote sur un tournoi auquel il a participé. Il a une impression de déjà-vu, assez embarrassante, puisqu’il se revoit, lui-même, en train d’expliquer ses cours à Jean-Pierre avec des mimiques identiques. Il reste patient, et attend qu’Andrew daigne taper la première balle. Il a cette élégance dans le geste que Luc admire tant. C’est un vrai plaisir de le voir en direct. Il n’ose plus taper la balle, il se sent novice face au champion.
Andrew l’encourage d’un sourire et parle à une de ses balles avant de la poser sur le tee.
«— A ton tour ! Frappe bien fort, parce que j’ai envoyé la mienne très très loin. Respire à fond, et laisse-toi emporter par la magie du putter. »
Luc le regarde, sans comprendre, et frappe la balle une première fois, il est si tendu qu’il frappe à côté mais l’extrémité du club touche tout de même la balle qui fait un petit bond, et va rouler un peu plus loin. Il regarde Andrew avec un sourire crispé, qui va reprendre la balle dans un grand éclat de rire, et la repose sur le tee. « _ Recommence, ça pas grave »
Il se concentre, repense aux cours de Sydney Kershaw et tape avec force en balançant tout son corps.
Le parcours se déroule assez tranquillement, Andrew, malgré ses mimiques et ses tics superstitieux, est un très bon compagnon de partie. Luc se moque un peu tout de même quand il le voit faire sept fois le tour de son caddie avant de taper la balle parce qu’il a entendu un corbeau coasser. Il veut aussi retrouver sa balle porte-bonheur avant de taper le dernier trou. Luc l’aide à la retrouver, la dernière, tout au fond du sac. Ils terminent le parcours quelques minutes après la fermeture du club, mais les employés attendent que le grand champion ait terminé son parcours. De neuf trous. Luc est raccompagné par l’Australien, charmant, et l’invite à boire un verre au Café du Golf avant de se quitter. Il demande au patron de les prendre en photo pour immortaliser cette rencontre.

Ah, la tête que Jean-Pierre va faire quand il la verra !